Les fantômes de Buenos Aires, Lawrence Thornton

Publié le par Philo

Durant un peu près une décennie, l'Argentine a vécu sous la dictature Des Généraux. De Buenos Aires à la Terre de Feu, en passsant par le village le plus isolé de la Pampa, chacun a ressenti la peur, la suspicion. Chaque famille a connu la douleur de perdre ou l'un des siens ou un ami proche. En cause : il avait dit ou écrit une parole de trop, il avait fait un geste anti-conventionnel.
Le pire était peut-être pour ces gens l'ignorance dans laquelle ils se trouvaient. Qu'était-il arriver à leurs êtres chers ?
C'est cette douleur qu'a expérimenté Carlos Rueda. Carlos est l'un des fondateurs du Théâtre pour enfants de Buenos Aires. Auteur, acteur et musicien, il est marié à Cécilia, journaliste. Ensemble, ils ont une fille Teres
Un soir, suite à l'un de ses articles, Cécilia est enlevée. Elle se volatilise dans une des fameuses Falcon verte des hommes des Généraux. Elle devient alors l'un de ces fantômes qui hantent toutes les rues du pays
Après un moment de doute et de désespoir, Carlos, cherchant à retrouver sa femme va se découvrir un don. Il arrive à voir le destin de toutes ces personnes disparues. A compter de ce jour, des parents, des frères vont affluer dans son jardin dans l'espoir qu'il leurs décrive ce qui est arrivé à leurs proches enlevés.
Ce sont ces quelques années, suivant la disparition de Cécilia que nous conte ici le narrateur, Martin Benn, l'un des meilleurs amis du couple, journaliste lui aussi.


Une plongée dans une des pages noires de l'Histoire contemporaine : la dictature qu'a subi le peuple argentin. Mais ici, il ne s'agit pas principalement des faits. Plutôt du vécu, du ressenti, de l'évolution psychologique des protagonistes.
Le pragmatisme du narrateur s'y confronte avec l'oniromancie de Carlos. Et paradoxalement, c'est avec ce don étrange qui lui permet d'écrire les pages de la vie des disparus ; au travers de ses rêves éveillés que Carlos nous plonge au plus près de la réalité de ces terribles années.
J'ai perçu ce roman avant tout comme une apologie de l'imagination et de sa force. Au milieu de l'horreur et de l'atrocité, il ne reste qu'un moyen pour survivre, pour lutter lorsque tout acte de rebellion échoue.
Face à la force brute, à la violence et à la volonté d'annihiler toute individualité, la seule réponse est la force de l'esprit, sa capacité presque magique à se projeter en d'autres lieux, à occulter la réalité. C'est cette force qui a permis à nombre de ces disparus de survivre. Ce sont les rêves de Carlos qui par leur pouvoir ont porté les coups nécessaires à l'effondrement de cette dictature. Mon propos peut ici paraître excessif, mais je ne peux vous en dire plus sans risquer de trop vous dévoiler l'intrigue.
Dans un style fluide, précis, Lawrence Thornton nous livre un texte puissant et très émouvant. Un roman, qui s'il se déroule a un moment donné dans un endroit précis, est somme toute universel.

Ce roman a reçu notemment : Le prix de la fondation Ernest Hemingway, Le prix Shirley Collier de l'Université de Californie.

En savoir plus sur l'auteur,ici. 


Fiche :
Traduction de Béatrice Vierne
Titre original : Imaging Argentina
Publication : 1987
Edition Flammarion, Collection Rue Racine (1988)
ISBN : 2-08-066049-7



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